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Techno au Québec : l’argent choisit les fondateurs

Fait partie de Petites entreprises logicielles

Dans la techno au Québec, qui devient fondateur dépend largement de la richesse familiale. La limite est généralement simple : qui peut se permettre de passer des mois sans salaire. Résultat : un secteur plus faible dans l’ensemble. Pire encore, au Québec en particulier, les gens qui ont les vraies compétences pour faire fonctionner une entreprise techno sont souvent moins bien payés qu’ailleurs, ce qui comprime encore davantage l’industrie techno québécoise.

Ça tient à trois choses : les programmes pour jeunes pousses ne paient pas, les fondateurs sont choisis sur leur aisance sociale, et les gens qui ont des compétences techniques au Québec ont moins de capital qu’ailleurs. Je dirige une entreprise autofinancée au Québec, alors j’ai un certain parti pris. Je vais faire de mon mieux pour m’en tenir aux faits.

Fonder n’est pas un emploi. C’est un actif qu’il faut acheter.

Les meilleures données viennent des États-Unis, et elles sont cohérentes. Dans une étude de 2019, Bell, Chetty, Jaravel, Petkova et Van Reenen ont relié les brevets de 1,2 million d’inventeurs à leurs déclarations de revenus. Les enfants des familles du 1 % le plus riche avaient 10 fois plus de chances de devenir inventeurs que ceux des familles sous la médiane.

Le plus intéressant : ils ont aussi comparé des enfants qui avaient des résultats semblables en mathématiques en bas âge, un bon indicateur de qui finira par inventer. L’écart a persisté. Autrement dit, même à résultats égaux, le plus grand levier de l’invention restait la richesse. Les auteurs l’attribuent en grande partie à l’exposition : les enfants qui grandissent entourés d’inventeurs, dans leur famille ou leur quartier, deviennent inventeurs. Ils appellent les enfants talentueux qui n’y arrivent jamais les « Einstein perdus ».

Les accélérateurs empirent les choses

On imagine souvent un accélérateur comme l’endroit où les gens brillants vont trouver comment transformer leur idée de génie en entreprise. Rien n’est plus faux. Voici ce que disent d’eux-mêmes les programmes offerts aux fondateurs québécois (citations traduites de l’anglais) :

  • District 3 (Concordia, Montréal), phase Validation : « Engagement : environ 25 heures par semaine par cofondateur. » « La présence en personne est obligatoire chaque semaine pour une séance de 3 heures. » « Nos services sont entièrement gratuits, et nous ne prenons aucune part. » La phase Launch & Grow exige « au moins deux cofondateurs, dont au moins un à temps plein ».
  • Creative Destruction Lab (Montréal est l’un de ses sites) : « Aucun investissement n’est garanti au CDL. Contrairement à d’autres programmes, le CDL ne finance directement aucune des jeunes pousses qui entrent dans le programme. » Et : « Le coût du CDL, c’est du temps : votre temps contre celui de nos mentors. »
  • Next Founders (NEXT Canada) : « Next Founders n’offre aucun financement direct. Vous recevrez toutefois des présentations et aurez l’occasion de présenter votre projet à notre vaste réseau d’investisseurs. » Les cours ont lieu à Toronto; l’aide au transport est « évaluée au cas par cas ».
  • Founder Institute : « Les frais d’entrée pour la cohorte de la Silicon Valley sont de 1 099 $ US. » Plus tard dans le programme, « les fondateurs s’engagent à verser 2,5 % de leurs actions futures à l’Equity Collective sous forme de bon de souscription ».
  • Y Combinator, à titre de comparaison : « Nous investissons 500 000 $, et notre investissement donne à YC 7 % de votre entreprise. » Et : « Dans la plupart des cas, le financement devrait d’abord servir aux fondateurs à subvenir à leurs besoins pour travailler à temps plein sur leur entreprise, généralement en se versant un salaire. »

À mon avis, les programmes canadiens fonctionnent plus comme un camp de vacances que comme un investisseur : des séances, des mentors, une cohorte et des « conseils » à rapporter à la maison. Ça a de la valeur, mais seulement si on peut se permettre d’y aller. Le seul fonds de cette liste qui a le courage de vous payer est aux États-Unis, et il vous veut à San Francisco.

Alors, pouvez-vous vous permettre des mois sans salaire, tout en étant jugé sur des signaux sociaux comme le professionnalisme, vos vêtements et votre accent, qui n’ont absolument rien à voir avec la techno? La recherche montre que ces signaux comptent :

  • Brooks, Huang, Kearney et Murray (PNAS, 2014) ont étudié trois concours de présentation américains et mené deux expériences. Les investisseurs préféraient la même présentation quand un homme la faisait, et les hommes séduisants étaient les plus convaincants.
  • Kanze, Huang, Conley et Higgins (Academy of Management Journal, 2018) ont codé les questions des investisseurs à TechCrunch Disrupt New York de 2010 à 2016. Les hommes recevaient surtout des questions sur les gains, les femmes sur les pertes à éviter, et les fondateurs interrogés sur les pertes ont amassé nettement moins.
  • Rivera (American Sociological Review, 2012; Pedigree, 2015) a interviewé 120 évaluateurs de grandes banques et de cabinets de conseil et d’avocats prestigieux. Ils cherchaient des candidats qui leur ressemblaient par les loisirs, les expériences et la présentation de soi, et ça l’emportait souvent sur la productivité. Son éditeur résume la conclusion : l’idée que les évaluateurs se font du talent est « profondément ancrée dans la classe sociale ».
  • Pour l’accent, les données sont partagées. Levon et ses collègues (Journal of English Linguistics, 2021) ont constaté que le public en Angleterre jugeait plus sévèrement les accents ouvriers du sud lors d’une fausse entrevue dans un cabinet d’avocats, mais l’effet variait selon l’âge des auditeurs et le contenu des réponses.

Rien de tout ça n’a été mesuré au Québec. Mais une candidature à un accélérateur, c’est à la fois une salle de présentation et une sélection d’élite. Le CDL, Next Founders et YC se terminent tous par une entrevue, et le conseil du CDL pour la réussir est de « dire au personnel du CDL pourquoi votre travail vous passionne et pourquoi vous êtes l’équipe qui atteindra les objectifs que vous vous êtes fixés ». Vous êtes jugé sur votre présence dès que vous posez votre candidature, et ceux qui s’en tirent bien sont ceux qu’on a préparés à ça dès l’enfance. Je parle des riches.

Pourquoi c’est pire au Québec

Le Québec combine deux choses qui rendent ça encore plus difficile : la richesse est beaucoup plus concentrée au sommet, et les travailleurs qualifiés du milieu gagnent moins.

La richesse

Canadiens pour une fiscalité équitable (un groupe de défense qui milite pour un impôt sur la fortune) estimait en juin 2026 que le 1 % des familles québécoises les plus riches détient 24,6 % de la richesse de la province. C’est le deuxième rang derrière l’Alberta (25 %), et plus que l’Ontario (22,3 %). Le 0,1 % le plus riche du Québec détient une plus grande part que dans toute autre région mesurée.

Le rapport est clair : ce n’est pas parce que les riches du Québec sont plus riches. C’est parce que le milieu est sévèrement comprimé. Selon Statistique Canada, la valeur nette médiane des familles en 2023 était de 371 000 $ au Québec, contre 665 600 $ en Ontario et 773 500 $ en Colombie-Britannique. Dans les comptes des ménages de Statistique Canada pour la fin de 2025, le 20 % le plus riche du Québec détenait 85 % de la richesse moyenne du 20 % le plus riche de l’Ontario. Chacun des autres quintiles québécois n’en détenait que 56 % à 73 % de son équivalent ontarien.

La paie

La classe moyenne qualifiée vit de son salaire. Au Québec, c’est là que ça fait mal.

  • En 2025, 39,9 % des salariés québécois étaient couverts par une convention collective, contre 26,3 % en Ontario. Normalement, c’est une bonne chose. De façon générale, là où le taux de syndicalisation est plus élevé, on gagne plus, même si on n’est pas syndiqué.
  • Mais une convention collective, ce sont des échelles salariales, un maximum fixe par catégorie d’emploi et des augmentations par échelon et par ancienneté. La paie de tout le monde monte ensemble, et la personne la plus compétente d’une catégorie ne peut pas se démarquer.
  • La paie en techno est plus basse à Montréal. Guichet-Emplois établit le salaire médian des développeurs et programmeurs de logiciels à 45,67 $ l’heure à Montréal contre 48,08 $ à Toronto, et le haut de l’échelle à 67,31 $ contre 76,92 $, environ 12,5 % de moins.
  • Le salaire atteint le taux d’imposition maximal plus tôt. Le taux provincial maximal de 25,75 % s’applique dès 132 245 $ au Québec en 2026; en Ontario, la dernière tranche commence à 220 000 $. Sur un salaire de 140 000 $, le taux marginal combiné est de 47,46 % au Québec et de 43,41 % en Ontario.
  • Le capital est moins imposé. À la tranche supérieure au Québec, le dollar de salaire suivant est imposé à 53,31 %, les dividendes déterminés à 40,11 % et les gains en capital à 26,65 %. Ottawa a annulé en mars 2025 son projet de hausser le taux d’inclusion des gains en capital.

Et les données fiscales de Statistique Canada montrent qui touche quel type de revenu. Chez les contribuables québécois du 0,1 % le plus riche au pays (plus de 1,26 million de dollars, gains en capital compris), les salaires représentaient 33 % du revenu. Dans le 10 % le plus riche, 64 %.

L’effet : pendant que la paie de tout le monde monte, les travailleurs qualifiés qui, ailleurs, fonderaient des entreprises restent bloqués à un revenu plus bas, pendant que leurs patrons paient moins d’impôt. Une amplification de plus d’un problème qui existe déjà.

Ce qui changerait les choses

  • Payer la mission, pas des camps de vacances. L’argent public destiné aux jeunes pousses devrait payer les gens pour faire le travail, pas financer une autre ronde d’ateliers.
  • Évaluer les candidatures à l’aveugle. Juger la candidature écrite, la traction et ce qui a été livré, pas le bel homme dans la salle.
  • Imposer la richesse et la réinvestir dans les travailleurs qualifiés et dans des avantages pour toute la société, pas seulement pour la plus forte concentration de richesse au Canada.

Sources

  1. Bell, Chetty, Jaravel, Petkova & Van Reenen, “Who Becomes an Inventor in America? The Importance of Exposure to Innovation”, Quarterly Journal of Economics, 2019
  2. District 3 Innovation Hub, Services
  3. Creative Destruction Lab, FAQ
  4. NEXT Canada, Next Founders
  5. Founder Institute, FAQ
  6. Y Combinator, The YC Deal
  7. Y Combinator, FAQ
  8. Brooks, Huang, Kearney & Murray, “Investors prefer entrepreneurial ventures pitched by attractive men”, PNAS, 2014
  9. Kanze, Huang, Conley & Higgins, “We Ask Men to Win and Women Not to Lose”, Academy of Management Journal, 2018
  10. Rivera, “Hiring as Cultural Matching”, American Sociological Review, 2012
  11. Rivera, Pedigree, Princeton University Press, 2015
  12. Levon, Sharma, Watt, Cardoso & Ye, “Accent Bias and Perceptions of Professional Competence in England”, Journal of English Linguistics, 2021
  13. Xuereb & Boucher, “Show Me the Money”, Canadians for Tax Fairness, June 2026
  14. Statistics Canada, The assets, debts and net worth of Canadian families, 2023
  15. Statistics Canada, Table 36-10-0661-01, distributions of household economic accounts, wealth (Q4 2025)
  16. Statistics Canada, Table 14-10-0129-01, union status by province (2025)
  17. Denice & Rosenfeld, “Unions and Nonunion Pay in the United States, 1977–2015”, Sociological Science, 2018
  18. OECD, Negotiating Our Way Up: Collective Bargaining in a Changing World of Work, 2019
  19. Job Bank, wages for software developers and programmers (NOC 21232), Quebec
  20. Job Bank, wages for software developers and programmers (NOC 21232), Ontario
  21. Revenu Québec, income tax rates 2026
  22. Canada Revenue Agency, tax rates and income brackets 2026
  23. Richter, 2026 Quebec income tax table
  24. Richter, 2026 Ontario income tax tables
  25. Prime Minister of Canada, proposed capital gains tax increase cancelled, March 21, 2025
  26. Statistics Canada, Table 11-10-0055-01, high income tax filers (2023)

À propos de l’auteur

Colin Shand est le fondateur de Canner, une plateforme de déploiement canadienne exploitée depuis le Québec. Il écrit sur l’infrastructure souveraine, l’écosystème des startups canadiennes et la création en toute indépendance.

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